Je me les sers moi-même avec assez de verve

Notre affaire se déroula dans une taverne oubliée quelque part entre Peille-les-vignes et Roquefort-la-bédoule. Je m’y étais attablé afin d’écluser un ou deux godets de Beaumes-de-Venise, exquis élixir, accompagnant mon éternel sandwich pain-beurre-rillettes-camembert-nutella-frites. J’étais donc dans un de ces petits moments de félicitude que seul l’être humain n’est pas foutu de profiter.

Entre deux chlouks et trois bouchées, je tentai désespérément de composer des vers en l’horreur de l’OL, car leur mégalo lasse. Malheureusement, je fus interrompu par deux mastres forts bruyants, qui vitupétaient à qui mieux-mieux et éructaient des mots de fort mauvaise facture. Devant cette injure à la quiétude publique, je me levai comme un seul homme et m’empressai d’aller calmer les contrevenants.
Bêtes et incrédules, les deux bélîtres firent fi de mes injonctions et une vive discussion s’engagea. Vu leurs écharpes et leurs pin’s parlant « tout à fait Thierry » datant d’une autre époque, je compris bien vite que eux comme moi faisions parti de la même tribu : celle des amateurs de Football. Et malheureusement, le dérapage arriva bien vite, trop vite…
Tel Cyrano, toujours attifé de mon uniforme de mousquetaire, le haut-de-forme à plume, les collants et la chemise à diagonale rouge et blanche, je fus très rapidement reconnu de ces gus qui, n’ayant rien d’autre de plus personnel à me tirer à la cafetière que des « tu nous tapes sur le service trois pièces avec ta morale de quat’sous », la conversation vira très vite sur le football, et l’AS Monaco.
Mais suite aux récents évènements et le mouchage des joueurs de l’Oréal de Madrid, ils n’eurent pas plus à dire que des platitudes à l’encontre de notre bon Prince « hooligans » ou envers notre bon public jaune du Louis 2. Ce qui me fit bouillir, vous le savez bien, quand va la cruche à l’eau qu’à la fin ça me les brise.
S’en suivit donc une conversation que je me permets de vous retranscrire en ces termes :

MASTRE AUDONTE
Vous… Vous avez un public… heu… un stade… très vide !

LE MOUSQUETAIRE
C’est tout ?

MASTRE AUYANI
Ah ah !

LE MOUSQUETAIRE
Ah ! Non ! C’est un peu court jeune homme
On pouvait dire… Oh ! Dieu ! … Bien des choses en somme
En variant le ton — par exemple, tenez :
Agressif : « Moi, monsieur, si tel public j’avais,
Il faudrait sur-le-champ que je me l’amputasse ! »
Amical : « Ce public, à défaut d’être sensass
Force est de l’admettre, rarement il ne dérape ! »
Descriptif : « C’est un roc ! c’est un pic ! c’est un cap !
Mais ce stade en bas, si vide, c’est une pustule »
Curieux : « à quoi peuvent servir ces types qui glandulent ?
Ceux qui se déplacent au stade comme l’on va au zoo »
Gracieux : « Aimez-vous à ce point les oiseaux
Que paternellement vous vous préoccupâtes
De tendre ces belles arches à leurs petites pattes »
Truculent : « Si tu te mets à éternuer
L’autre côté du stade en sera vite avisé
Et peut se permettre de répondre “à tes souhaits” »
Prévenant : « attention, ne renverse pas ton thé
Car une tache sur tout ce jaune, ça ferait, badole ! »
Tendre : « Ce qu’il est joli ce petit stade de football
Pourvu que sa couleur au soleil ne se fane ! »
Pédant : « un stade n’est guère un endroit où l’on flâne
Malheureusement les mœurs chez ces aristoces
Rendent sur le football l’effet d’un gâte-sauce ! »
Cavalier : « Quoi l’ami, ce stade est à la mode ?
Pour aller faire dodo, c’est vraiment très commode ! »
Emphatique : « Aucun peuple ne peut, stade magistral
Te remplir tout entier, ô désert abyssal ! »
Dramatique : « On n’entend même plus voler les mouches ! »
Admiratif : « Il est vierge, comme une sainte-nitouche ! »
Lyrique : « Et pour l’emplir, pourquoi pas des santons ? »
Naïf : « ce monument, quand le visite-t-on ? »
Respectueux : « Quand on a un tel point de vue,
Le taux de remplissage paraît bien superflu ! »
Campagnard : « Vindieu à St-Locdu, mon pat’lin
L’herb » elle est m’lleur qu’sul’roc du gars Louis, c’est c’rtain ! »
Militaire : « Quelle citadelle pour Sa Seigneurie ! »
Pratique : « Donnez quelques places à la loterie,
S’il ne saurait être gros, un lot reste un lot ! »
Enfin, parodiant sal’Aulas, le mégalo,
« Des avantages fiscaux, ils ont pour se repaître,
Mais pour sauter ya personne dans leur stade de traître ! »
Voilà, ce qu’à peu près, mon cher, vous m’auriez dit
Si vous aviez un peu de lettres et d’esprit :
Mais d’esprit, ô le plus lamentable des êtres
Vous n’en n’eûtes jamais un atome, et de lettres
Vous n’avez que les trois qui forment le mot : sot !
Eussiez-vous eu, d’ailleurs, l’invention qu’il faut
Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries
Me servir toutes ces folles plaisanteries,
Que vous n’en eussiez pas articulé le quart
De la moitié du commencement d’une, car
Je me les sers moi-même avec assez de verve,
Mais je ne permets pas qu’un autre me les serve.
Maintenant, vous tombez dans la facilité
En nous critiquant les délaissés, les brimés
De la géographie, qui est incontrôlable
Et qui justifie le vide dont on nous accable
Quand une personne sur sept se déplace au Louis 2
En proportion, c’est un sur cinquante chez les bœufs
On n’a pas la quantité, mais la qualité
Et la grande volonté d’une toute petite poignée
Qui dans les grands rendez-vous ne fait pas faux bon
Pour transformer son stade en vrai petit chaudron
Et ce que l’on n’a pas, nous, et on en est fier
Ce sont des gars qui tapent et massacrent leurs frères
Tout cela à cause d’un désaccord de tribune
Nos gars à nous, de méfaits ne font pas la une. Voitures cassées, menaces, insultes et sifflements
Vos bordilles, on en a parlé trop tristement
Pour que maintenant vous en soyez pavoisé
Pour que notre public, plein de haine, vous insultez
Ay ! Ça y est, il est grand temps que vous filassiez.
Car mon créneau, largement vous outrepassez

MASTRE AUYANI
Et tu crois me faire peur, avec tes airs arrogants ?
Une bouse-queue-terre qui par ce vent, n’a pas de gants !

MASTRE AUDONTE
Allez, laisse-le…

LE MOUSQUETAIRE
Je n’ai pas de gants ? La belle affaire !
Il m’en restait un seul… d’une très vieille paire,
Lequel m’était d’ailleurs encor fort importun :
Je l’ai laissé dans la figure de quelqu’un.

MASTRE AUDONTE
Bouffon du prince !

LE MOUSQUETAIRE
Ay !

MASTRE NAUYANI
Voilà t’y pas qu’il gémit !

LE MOUSQUETAIRE (faisant des grimaces)
Il faut la remuer, car elle s’engourdit…
Ce que c’est que de la laisser inoccupée !
Ay !

MASTRE AUYANI
Qu’est qui a ?

LE MOUSQUETAIRE (avec grande fureur)
J’AI DES FOURMIS DANS MON ÉPÉE !

LES DEUX MASTRES (de concert)
Ahahahahahah !!!

Fin de l’entrevue, devant la fureur du Mousquetaire monégasque, les deux mastres ont déguerpi, et plus vite que cela encore…