Monaco History X

Vous connaissez American History X ? Découvrez la version monégasque et l’histoire de Jeff Bronson, ancien adepte du mouvement extrémiste des « fils de France ». La descente aux enfers commence ce soir, ne ratez pas le wagon du racisme et de l’horreur. Vous ne verrez plus jamais le Louis II comme avant. 

Lui c’est Jeff Bronson, 25 ans, un peu pommé. « Moi je suis Jeff Bronson, 25 ans, je vais chercher du travail… un jour. » Ce soir, grande soirée, match de foot, Monaco-Marseille au menu. Ah Monaco Marseille… Ces derbys qui sentent bon la sueur, le tacle à l’entrejambe, le beau jeu, la haine, le dépassement de soi, les crampons jusqu’à l’os.
Il est raciste. « J’aime mon pays, c’est tout. » Il a fait partie des « fils de France ». « J’ai arrêté. » Quand t’es allé en taule. « J’avoue. »

Heureusement, il a quelques amis de comptoirs, quelques éponges plutôt (vous connaissez Bob l’éponge ? Voilà, c’est leur foie) à l’entrée du stade, pas les moyens de se payer un billet. « Ouais, et puis les clopes c’est pas gratuit » soit.
Il pénètre dans le quart Pesage. Le Stade est plein à craquer, partout des drapeaux, des chants s’élèvent du Pesage et des populaires. Ça sent bon la reprise du championnat.

Les Marseillais déplient une banderole : « Ferrero Rocher, l’OM ambassadeur du Louis II. » Juste en dessous on en trouve une autre : « Pape Diouf démission ». Bizarre, la partie « démission » semble jaunie, certainement réutilisée depuis des décennies. Les ultras Monaco ne sont pas en reste et répliquent « Pape, bienvenu en enfer ».

« T’as pas du feu ? » Je t’en prie, crame-toi les poumons, crache-les en lambeaux et étouffe-toi avec. Les deux équipes pénètrent sur la pelouse, les gradins tremblent sous le vrombissement de l’extraordinaire clameur.
En l’absence de Chevanton, D. Deschamps a titularisé Adebayor et Maoulida devant, Kallon juste derrière. Le match débute, chaque moitié de stade pousse son équipe de l’avant. Demi-heure de jeu, Adebayor passe deux défenseurs, une-deux avec Maoulida, s’en suit un contrôle orienté, il frappe !! Mais la barre transversale claque le cuir. « Putain de toi, même moi je la mets » Et dire qu’il a parfois du mal à ouvrir une bière. « humm »

Mi-temps : buvette. « J’aime pas spécialement taper la discute, m’enfin là, je me fais chier. Alors pas terrible ce match hein ? » Un gros bourru, de la moutarde et des miettes plein la moustache réplique « Tu m’étonnes avec ces trois noirs devant là pfffff… » Soit. Le match reprend. « Je me place en hauteur, histoire d’en griller une sans risquer d’être pris dans un pogo ». Trouillard.

Monaco survole les débats. 74’, énième corner de Plasil, magnifique Toto Squillaci ! Il propulse le ballon dans la lucarne adverse ! Le peuple rouge et blanc exulte, l’ennemi marseillais est terrassé ! Mais… L’OM ne serait pas ce club indigeste sans son traditionnel « coup de moule façon bouillabaisse ». Une faute sur Plasil est oubliée, l’OM contre-attaque. Stupeur, un jeune de l’OM, Barry, jeune Sénégalais, prend Givet de vitesse et fusille Flavio Roma… La moitié du stade gueule sa joie, l’autre l’a en bois. Les tribunes rouges et blanches se vident, entaillées de larges plaies jaunes.

« C’était sûr de toute façon », commence un bonhomme dans les escaliers. « Contre l’OM on se fait toujours avoir. C’est qui ce putain de noir qui marque là ? Un Afrrricain, réplique un autre type en roulant les “r”. » Et ça fuse : « Ils le payent en bananes ? » Des éclats de rire à peine étouffé secouent la masse. « Je regarde autour de moi. Non. Aucun de ces gens n’avait fréquenté “les fils de France”. Ce sont donc des faux, bande d’usurpateurs ! » Racistes. « Nationalistes je dirais. » Racistes. « Des patriotes ? » Racistes. « Soit. »

Un coup de train blindé de Schtroumpfs Marseillasques pour rentrer. Il tourne le verrou, enfin à la maison. Il roule un joint. « J’ouvre une bière. » Ce soir le pack y passe. Ah le voilà qu’il fait appel à sa conscience, je suis là ! « Dingue que personne n’ait réagi au stade. Trouillards ou complices ? Froussards ou collabo ? »

Ma foi, il n’a guère le temps de partir dans une introspection métaphysique, déjà il ronfle le gaillard. « Ferme là, j’essaye de dormir ! » Soit.

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Il se réveille, enfin. Pisse un coup, roules-en une, fais-toi plaisir gars. Sur le tabouret vermoulu, reconverti table de chevet, traîne une carte de membre « Guilde Munegu ». « Ouais, mon nouveau groupe de supporter. » La « Guilde Munegu » ? « Un mouvement »… ? « Tu vois à Paris, t’as Auteuil et Boulogne ? Nous on est Boulogne… À Monaco. » Il se racle la gorge et décharge sur le balcon du dessous. Installé devant sa glace. La lame du rasoir danse sur son crâne luisant. « J’crois que le dernier match a réveillé quelques démons du passé. On va s’occuper de l’ambiance à Monaco… » Il rit, de ses dents couleur charbon.

L’ASM face à Lyon ce soir, parfaite répétition avant la réception des Niçois.
Stade comble, évidemment. Jeff ne paye toujours pas « évidemment. » D’ailleurs, son inscription il ne l’a pas payée non plus (évidemment), juste une bière offerte pour sceller la collaboration. Il rejoint la Guilde, en Pesage ? « Non, territoire des ultras, on respecte. Quand on aura un peu grandi, on ira leur prendre. Pour l’instant : les Populaires. » Et il recrache, victime de surproduction salivaire ? « Je fais une crise d’acidité. On va se faire entendre. On va remuer ce stade. Les gars rencontrés il y a 6 mois après un match, tu te souviens ? Y en a quelques-uns, plus de vieux amis des “fils de France.” » Ils sont là, à l’attendre. Dessinant des croix tordues sur les sièges pour passer le temps. « Plus artistique que politique je pense. »

Le match commence, les hurlements avec : « Bahhh Essien ! Bouuuh Adebayor ! Raaahhh Kallon ! Dehors ! » Qui y trouvera à redire ? « Essien gorille ! Adebayor macaque ! Kallon Chimpanzé ! » Et ça s’esclaffe en Populaires ! Quelqu’un la ramène ? « Non, mais complices ou trouillards, je ne sais toujours pas. » Y a bien quelques regards noirs de-ci, de-là. Mais une trentaine d’armoires à glace ont toujours raison. Vous êtes le sel sur la plaie, le parasite sur la ligne, vous êtes la merde de ce monde.

Adebayor rate une frappe, il est hué en Populaire et partout dans le stade. Mais il est blanchi, il inscrira le but de la victoire. « Ça me gâche la mienne… » En sortant, quelques joueurs recevront des crachats, comme le dit l’autre « ce n’est qu’un détail de l’histoire. » Soit. Un journaliste (pas celui de TF1 en train de se recoiffer) essayera de provoquer le loquace Didier Deschamps sur ces comportements insolites « Il n’y a pas d’affaire. » « Ah ben merci DD. »

« Les soirées à la Guilde ? On refait le monde, on fume, on boit. » Mais avant la troisième mi-temps, le groupe enregistre quinze nouveaux adhérents, attirés par « l’animation proposée. » C’est ainsi, la règle de l’apesanteur, plus facile de descendre que de remonter, les bas fonds attirent.

Je vous passe quand il est beurré, peu d’intérêt. « Si ahahah raconte-leur avec la bonne femme là ! » Non ça ira. Week-end suivant, Monaco reçoit encore. Le voici le fameux match : Monaco-Nice. « Les couteaux ? C’est au cas où. La bombe lacrymo ? Pareil. » Bien embêté par ce regain de population « monégasque » en Populaires, le club parque les Niçois dans l’autre moitié. Mais évidemment, il y en a trop, pas assez de place pour eux, ça grouille de nissarts, partout en Populaire, partout autour de la Guilde. Et Jeff s’en amuse : « J’tassure, on a été beaux joueurs, on n’a pas attaqué les premiers. » La Guilde choisit souvent ses têtes de Turc chez les « moins clairs ». Un gras tout bourru de sa personne dégueule sa rage : « Agali rentre au pays ! » Bonne ambiance en Populaires. Un sale gosse, innocent, mais sale gosse quand même, répète les paroles, parce que c’est un gosse : « Agali rentre chez toi !! ». Et toute la tribune s’y met. Et c’est tout naturellement qu’Agali reçoit une banane. Puis deux. Même Traoré a droit à la sienne. « Petit souvenir de la Guilde, rien de méchant » ricane Jeff. La Brigade Sud ne l’entend pas ainsi. « Ça rend sourd, c’est pour ça. » Et ça le fait rire.

Racistes ! Ce sont les Niçois qui entament ce refrain avant même le début du match. « Se faire provoquer sur notre territoire, ça ne passe pas. Chargezzzzzzz ! » Implosion au sein des Populaires. En bas à droite deux Guilde rouent de coups un niçois en train de cracher ses boyaux, en haut c’est un molosse Guilde qui se fait écraser la gueule sur le béton. Et Jeff ? « J’ai pas utilisé que la fonction tire-bouchon du couteau » je vois. À gauche, des arcades éclatées, on se piétine sacrément la gueule. Au centre on teste la résistance des crânes niçois contre le sol, peu solides apparemment. Le temps qu’une horde de playmobiles version robocop intervienne, la moitié de la tribune est KO, baignant dans son sang. Bilan : 6 morts, 3 comas, 15 blessés graves et des poussières. Le dernier mot à Jeff, couvert de sang séché, un morceau d’oreille sanguinolente à la main « Maintenant que la guerre commence. »

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Jeff se recroqueville derrière un bosquet décrépit. Une jeep roulant à vive allure le frôle sans le voir. Autour ça crépite, explose, le sol tremble, le soufre emplit ses narines. Un corps calciné retombe à terre, à quelques mètres de lui. « Oh, Marc, ça va ? » Il n’a pas l’air en forme Marc, prostré dans un cratère de grenade. Des milliers de soldats d’élite déployés dans la Principauté. Les Guildes sont traqués comme du gibier.

Comment en est-on arrivé là ? « Après les problèmes avec Nice, le gouvernement a essayé de nous stopper. On a attendu quelques matchs. On est devenus nombreux, on a pris le Pesage. On a fait la loi au stade, ça leur a foutu la trouille ! » En somme, le Stade Louis II a été suspendu jusqu’à la fin de la saison. « Attends, tu ne crois pas qu’on allait se laisser faire ? » Ils ont déclenché une guerre civile. « On est entré en résistance. » Pour se faire entendre, le groupe Guilde Munegu décide de camper dans les quartiers huppés de la Principauté. « Et ça n’a pas plu. » Émeutes, insurrections, barres de fer contre matraques. Bombes agricoles contre grenades assourdissantes. Vestiges soviétiques contre fusils d’assauts. Côté Guilde, ils sont rejoints par des niçois, des Parisiens, des Italiens, des Allemands même ! « C’est notre guerre. » Quand le football ne suffit plus. Quand cracher sur un joueur ne suffit plus. Quand massacrer les supporters adverses ne suffit plus.

En quelques jours, Monaco se vide. « Le fric prend la poudre d’escampette. » Décidé à faire régner l’ordre, Albert en appelle à l’armée française. La ville est encerclée, la chasse à l’homme peut commencer. « Tu connais Battle Royale ? Là c’est pareil, ils font le décompte. Encore 40 bonshommes à abattre. J’aurai eu ma raison de vivre. » Meurs en brave, crève vite. « Deux jours que j’ai pas mangé, même Marc est appétissant là. » Je t’en prie, l’aile ou la cuisse ?

Qu’est-ce qu’un Guilde à Monaco ? Un cadavre. Ils résistent, la moitié des effectifs est encore en vie et joue crânement sa chance. Un CRS est en poste devant la bouche d’un tunnel, à cent mètres de Jeff. Et il les voit en hauteur, deux gus du groupe, d’énormes blocs de pierre à la main. Ils les lâchent en même temps, et ne ratent pas leur cible. Un crâne explosé de plus. Un hurlement inhumain fend l’air. Alertés, deux snipers sur des toits alentours mettent en joue, une seconde plus tard les deux guilde rejoignent le CRS. C’est ainsi, coup pour coup.

20 h, couvre feu. Les derniers courageux encore à Monaco sont cloîtrés chez eux. Jeff ? « J’ai faim ! » Impossible de quitter la ville, la frontière est gardée. Par la mer ? « Je les soupçonne d’avoir amené des sous-marins. » Quelle chance de t’en tirer ? « Aucune. Juste faire le plus de dégâts possible. » Kamikaze. L’estomac tordu par la faim, il sort de son buisson. Il rase les murs, croise de vieux amis dans le même état que Marc. Un hélicoptère passe en rase-mottes. Jeff se fige, laissant passer le danger. Mais l’appareil fait demi-tour et braque le projecteur sur lui : « Mains en l’air ». « Faire des dégâts, faire des dégâts… » Il se met à courir aussi vite que possible, il fait trois pas et tombe misérablement à terre, la moitié de la jambe droite arrachée. « M’ont eu les salops ! »

Il s’évanouit, happé par la douleur d’un membre explosé. Une brûlure aiguë le réveille. Deux baraqués, dignes d’être Guilde, sont face à lui. L’un tient un fer à souder à quelques centimètres de ses abdominaux. Il l’a déjà testé. « La belle au bois dormant, et si on discutait ? Ils sont où les autres ? » Et là, Jeff se sentit obligé de détendre l’atmosphère : « Va crever connard ! » Ça se défend. Mais la flicaille, ça n’a pas le sens de l’humour. Et hop, un petit trait fumant au-dessus du nombril. Jeff manque de s’évanouir, mais une violente claque le tient éveillé.

Le talkie-walkie d’un des sbires grésille : « ccchhhhh ! Un groupe de 25 dissidents abattus derrière le Casino. » Jeff se sent seul. « Pfff penses-tu. » « Bon, on ne va pas y passer la nuit », grogne le soudeur. Il sort une perceuse d’un sac et y met une mèche de la taille d’un crayon. « Maintenant, je vais commencer par te percer les pieds, et on va remonter, jusqu’à ce que tu parles. » « Si je leur explique la convention de Genève sur les prisonniers tu crois que… ? Non… Va chier, c’est mieux. » Le type met la machine en route et s’attaque à la cheville de Jeff, qui ferme les yeux. À la place de la douleur attendue, c’est un sifflement aigu qui attire son attention, une alarme de plus en plus forte. Il rouvre les yeux. Il est dans son lit. Les deux tortionnaires ont disparu. Il retrouve ses esprits, allume la télévision : « Hier, Monaco et Marseille ont fait match nul, un partout, des buts de Squillaci et de Barry. »