Le temps d’un match avec… l’équipe des jardiniers

Ils sont célèbres, car ils passent à la télé toutes les semaines. De ce fait, tout le monde les connait et personne n’en parle jamais. Sexy et viril, leur sex appeal ne souffre d’aucune comparaison. Tout le monde craque pour eux, moulés dans leurs tenues de travail bouffantes vertes. Et alors que nos amis du Jardinier FC font de plus en plus parler d’eux en dehors de l’intimité restrictive du port de Fontvieille, il était temps que nous remédiions à cette injustice et de rendre hommage à ceux qui font que le stade Louis II est un écrin où il fait bon de venir voir un match de football. Bienvenue donc dans le monde impitoyable des mottes de terre et du gazon fraichement coupé.

-20 : Les joueurs ont fini l’échauffement, et Roger inspecte une dernière fois sa belle pelouse. Elle est lisse et fraiche, parfaitement égalisée… Un ultime regard, de ceux que portent les pères bienveillants sur leur progéniture s’en allant au bal de promo, et il s’en va rejoindre les autres dans la salle commune, la larme à l’œil, la main tremblante.

-13 : Ils sont tous là, Manu, déjà en train d’évacuer le stress en ronflant sur le banc, Pierrot, déjà à l’apéro, et Robert, en train de taper le pari, avec Cyril et Fifi, les deux frangins.
— Alors, je mets 15 € sur 37 mottes à la mi-temps…
— On suit !
— Les gars, n’oubliez pas que ce soir, on a Raggi à droite, Abdenour et Wallace dans l’axe, et Toulalan au milieu. Ça va tacler aux gencives !
— Je préfère que ça tacle haut plutôt qu’ils abiment ma belle pelouse.
Ca, c’est Maurice, le gros Momo, fidèle depuis les fidèles, jardiniers depuis l’accession en L1 en 53… Un cigare à la bouche, ça fait 62 ans qu’il empeste le vestiaire l’enfoiré !

– 10 : Rassemblement au centre de la pièce, pour l’appel à Sainte Dévote, tout le monde se met en rond, et Momo récite la prière…
— Faites que les crampons soient lisses et que la pelouse soit protégée, dans nos cages comme ailleurs, que son intégrité soit respectée, pendant le match et les prolos… Mais pas ce soir, car c’est le championnat.
Seul Manu qui ronfle vient troubler le tableau

– 5 : Les joueurs pénètrent sur la pelouse et la tension monte d’un cran. Pierrot se sert un ricard pour faire passer le stress

0 : coup d’envoi, Roger transpire à grosse goutte, Pierrot paie à nouveau sa tournée. L’œil blafard, l’autre injecté de sang, il dévisage un à un ses condisciples en leur tendant un gobelet à moitié plein du liquide doré :
— Faut bien tenir le coup !
C’est sa seule explication, son seul gimmick. Un nouveau petit verre, pour tenir le coup. C’est qu’il l’aime sa pelouse, comme tous les autres d’ailleurs.

6 : Premier tacle rageur d’Andréa Raggi, qui laisse une tranchée de cinq mètres de long. Momo fait une attaque, c’en est trop pour lui

11 : Alors que les pompiers arrivent pour requinquer Momo (ils ont l’habitude, depuis le temps), les adversaires s’efforcent de remonter le ballon, Toulalan et Abdenour transforment la pelouse en art abstrait, Roger pleure à chaudes larmes

17 : Pierrot tente de consoler Roger avec une anisette, le verre fini contre le mur. Puis ce dernier se roule en boule dans un coin de la pièce, assis par terre, c’est toujours mieux pour pleurer.

25 : Après une série de dribbles chaloupés, Yannick Ferreira-Carrasco centre (personne ne s’y attendait, le ballon part au loin) et tope une motte par la même occasion. Fifi veut se jeter sur lui, mais il est heureusement retenu par ses pairs.
— Laissez-moi deux minutes avec lui et mon râteau, et je lui refais une coiffure décente à ce terroriste !
— Tu ne veux pas plutôt une débroussailleuse, vu la grande motte qui lui sert de cheveux ? réplique Cyril, clôturant ainsi l’incident sur un éclat de rire.

38 : Roger se lève enfin… Alors qu’il s’essuie le nez avec le revers de sa manche, Pierrot lui met une droite !
— Ça ne va pas de gâcher de l’alcool !
Roger, surpris, fait la toupie, avant de retourner goutter à la froideur du carrelage.

42 : Roger se relève, en vérifiant que l’alcoolique est loin.
— Remotteur, c’est un métier à risques les gars !
Les ricanements se font rares, car l’heure d’entrée en piste approche.

45 : Ils se mettent tous en rang, sauf Momo, étendu sur la civière de la Croix-Rouge, l’oxygène au nez. Il adresse un signe à ses collègues comme quoi tout va bien pour lui.

45+2 : Gooooo ! Les joueurs sont sortis, les jardiniers ont quinze minutes pour soigner la pelouse. À chacun sa méthode pour bichonner le gazon. Pierrot répand un peu de bière, c’est naturel, ça ne peut pas faire de mal. Fifi et Cyril comptent. Manu dort dans les cages. Roger tope doucement la motte, pour qu’elle rentre chez elle, il la regarde avec tellement d’amour.

45+8 : Cyril et Fifi sont en plein débat :
— Tu crois que celle-là je peux la compter double ?
— Je ne pense pas, regarde comme elle est fine et peu profonde.
— Oui, mais quand même, elle fait plus de trois pieds de long, c’est considérable.
— Oui, mais c’est tes pieds à toi, tu chausses du 39… Alors on peut la compter comme deux et demi.
— OK, moi ça me va. On est donc à 28 et demi.
C’est à ce moment-là que Pierrot surgit par-derrière :
— Un demi ? Qui a parlé d’un demi ? Si vous voulez, il me reste un petit fût de bière dans le camion, je le garde pour les coups de moins bien.

45+13 : L’équipe des jardiniers, ayant terminé son tour d’honneur de la pelouse, regagne son local, alors que les membres du Jardinier FC déroulent leur banderole.

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45 : Alors que Manu rampe difficilement jusqu’à la piste d’athlétisme sous les vivats d’une petite partie du pesage, les joueurs rentrent sur la pelouse, prêts à en découdre pour le second acte.

51 : Robert se souvient avec nostalgie de Koller, qui aplanissait la pelouse comme un dieu. Il empoigne la photo du géant tchèque qui se trouve accroché au mur, avant d’y dépose un chaste baiser.

55 : Alors que le match se déroule à quelques mètres à peine, l’équipe, suite à l’impulsion de Robert, se lance dans un grand élan de nostalgie. Chacun se souvient tour à tour de ceux qui sont partis, ces jardiniers héroïques qui ne peuvent plus exercer leur métier, ou tout simplement qui ne sont plus de ce monde.
— Quelqu’un à des nouvelles de Polo ? s’inquiète Fifi
— Je suis allé le voir la semaine dernière, réplique Pierrot. Je suis allé lui apporter les courses. Le pauvre, depuis qu’il a été amputé des deux jambes après un choc avec Audard lors d’un échauffement à la mi-temps, il s’enfonce petit à petit dans la déprime.
— On n’a toujours pas retrouvé Georges ? questionne Cyril. Le pauvre, depuis qu’il est parti avec le ballon de Chevanton, on ne l’a jamais retrouvé.
— Je lève mon verre à Pipo.
— Le pauvre Pipo.
— Ce gamin plein d’avenir. Il avait combien, seize ans à peine, des rêves pleins les yeux. Il avait tout d’un grand. Sauf qu’il a eu le malheur de se retrouver sur la trajectoire d’un Diego Perez, une fois. On l’a enterré avec ses mottes, comme il l’aurait souhaité…

58 : AAAAAAAAAAAAAAAAH !!!! Le silence pesant est vrillé par Manu, en train de faire un cauchemar.

62 : Pierrot et Roger se réconcilient autour d’un verre et d’une motte que Roger lui a rapportée à la mi-temps. Une vrai, de celle dont on peut distinguer les différentes couches, le gazon d’abord, puis la terre, et enfin le sable, dans lequel parfois s’incrustent quelques petits gravillons de béton. Les deux vieux briscards ont les yeux débordants de passion, celle qui les rassemble, comme à la grande époque, en 73 et la D2, les combats dans la boue à l’ancien Louis II, où ils ratissaient la terre plutôt que de couper la pelouse. Le bon temps quoi.

65 : Maurice se lève, arrache l’oxygène et se met à arpenter la petite salle.
— Merde, il nous fait une crise, s’exclame Pierrot
— Suivez-le, ordonne Roger, alors que Maurice prend la porte pour se rendre au bord du terrain.

69 : C’est le drame au bord du terrain. L’équipe entière essais de retenir leur patriarche, qui tente vainement de se ruer la pelouse pour remettre les mottes sur le terrain alors que la partie n’est pas finie. Purée il est gros Momo !

71 : GOOOOOOOOOOOAAAAAAAAAAAAL !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! Roger saute sur Fifi alors que Momo étreint Cyril qui vire au bleu. Et Pierrot file prendre un pot pour marquer le coup ! 
Sur le terrain, Raggi, après un tacle rageur à trente mètres des cages adverses, déboule sur son coté droit, et adresse un centre qui file premier poteau pour Nabil Dirar. Malheureusement, il rate totalement le ballon et tape par terre, la lucarne de la motte est magnifique, c’est la consécration !!!

72 : Sur la suite de l’action, Dirar ayant raté le ballon faute à la motte de terre, la gonfle est parvenue jusqu’à Bernardo Silva, qui surgissant de nulle part, a ouvert le score pour Monaco d’un plat du pied dans le petit filet opposé.

79 : Se séchant les yeux, tous remercient la Sainte Patronne pour ce don du ciel. Même Manu s’est réveillé pour l’occasion ! Seul Maurice donne l’air de ne plus y être, le regard dans le vide, assis sur le couloir n° 7, 2e virage, 5e haie, 2e foulée… Il tient dans ses mains une plaque de gazon fraichement arrachée par un dégagement de Kondogbia.

82 : C’en est trop pour Momo, qui se couche par terre, et se roule en boule.

88 : Cyril rentre précipitamment dans le local pour prévenir les autres que les pompiers avaient à nouveau pris en charge Maurice, et tombe sur Pierrot en train de s’épancher dans un coin.
— Ah non ! Que tu picoles, soit. Que tu pisses dans le local, passe encore. Mais que tu fasses cela sous la photo d’Akis Zikos, non, ce n’est plus possible là !

92 : — Eh, l’emplâtre d’arbitre, tu la siffles la fin de ton match, ou je te fais remonter le sifflet par le fondement, s’écrit Robert, dans une verve poétique peu commune.

94 : Fin du match. Une haie d’honneur est faite pour laisser passer Maurice, trainé par les pompiers. Le match est fini, la pelouse est presque sauve, les cœurs sont soulagés. Allé les gars, apéro pour fêter ça !!

(Cet article date de 2008, selon une idée originale de maître Bonze de merde, mousquetaire du Prince, remastérisé en version 2015 en l’honneur de nos amis du Jardinier FC)